À l’assaut de la Radical Wars !

Fév / 17

À l’assaut de la Radical Wars !

By / akim /

À l’assaut de la Radical Wars !

ELDIABLO, dessinateur, et Fouad Aouni, co-auteur de Radical wars, ont joué le jeu de l’auto-interview pour Dailleursetdici.news, média auquel les deux protagonistes de cette incroyable BD qui explore la tentation djihadiste collaborent depuis plusieurs années. C’est parti !

ELDIABLO, je l’ai connu à travers sa création des Lascars, j’ai été touché par son regard tendre sur les «jeunes de quartier» ; pour lutter contre les préjugés, il utilisait l’humour pour décrire cette culture de quartiers, stéréotypée et inquiétante aux yeux de la société. (…) Radical Wars est une bande dessinée qui parle, à travers des faits réels, en utilisant l’humour et la distanciation, des dangers auxquels sont confrontées nos sociétés occidentales : la menace terroriste et l’endoctrinement des jeunes à une idéologie mortifère.

Elle s’adresse à la jeunesse mais aussi aux familles, aux éducateurs et aux enseignants ;c’est un outil de prévention (…)

Nous vivons une période des plus tragiques un peu partout dans le monde. Que faire face à la menace terroriste, aux idéologies radicales et violentes ? Je n’ai, bien sûr, pas les réponses, mais je sais qu’il faut aussi utiliser la création artistique, celle de la bande dessinée en l’occur­rence, parce que l’art c’est la Liberté.

Karim Mokhtari (extrait de la préface)

 

FOUAD par ELDIABLO

 

ELDIABLO : Ça a été difficile de rentrer en contact avec des gens de la sphère Jediste ?

 

FOUAD : On a la fausse impression que les Jedistes sont partout. Je ne dis pas que c’est l’empire, mais concrètement, même en travaillant à la Protection Judiciaire de la Jeunesse,  j’ai constaté qu’il n’y en a pas énormément sur le territoire, en tout cas des mineurs. Ce qui a été le plus difficile, c’est de repérer le discours dans un premier temps et de faire adhérer à l’idée de témoigner dans un second temps.

 

ELDIABLO : Comment le projet a été accueilli par les différentes personnes que tu as interviewé?

 

FOUAD : D’abord je ne le présentais pas comme une interview, mais comme un échange enregistré. J’avais l’espoir que ça rassure un peu mes interlocuteurs… en vain. La seule chose qui rassurait vraiment, c’était l’anonymat. Mais on ne peut pas sécuriser une parole si soi -même on ne se sent pas en sécurité. Ces entretiens m’ont marqué à vie. C’est comme ça, il y avait dans ces échanges de la colère et pas mal de détresse que j’ai accueilli comme j’ai pu c’est à dire avec une forme de distance nécessaire au terrain et de l’humilité.

 

ELDIABLO : Ton interview la plus compliquée ? (Humainement ou Techniquement)

                                 

FOUAD : D’un point de vu logistique la plus compliquée était celle où mon interlocuteur était en Arabie Saoudite. D’un point de vue émotionnel c’était celle avec un des frères Merah. D’abord parce que j’avais l’impression d’être dans un film de Starouars où l’Empire m’espionnait, vraiment, en rentrant chez moi j’ai pris plusieurs détours en voiture pour être sûr de… ben de rien… un stress post-interview sans doute.

 

ELDIABLO : Comment penses-tu que la BD peut-être perçue par des gens qui sont impliqués dans le mouvement Jediste ?

 

FOUAD : «Encore un truc de l’Empire» pour les Jedistes endurcis. Par contre pour ceux qui ne le sont pas encore, qui sont en phase d’apprentissage comme le personnage d’Obirwann, ça peut être une entrée pour s’identifier et de se demander «Alors je joue quel rôle dans mon histoire ?» et là on peut entrer dans un truc intéressant.

 

EL DIABLO : Toi, tes lectures de bases de prédilection c’était quoi ?

 

FOUAD : Ahahaha ! A la base j’aime les biographies, la façon dont une personne a pu marquer son époque ça me parle. Après j’aime beaucoup Victor Hugo mais, là encore, plus le personnage et ce qu’il a pu déclamer à l’Assemblée. A part ça, dans ma bibliothèque (déjà c’est classe j’ai une bibliothèque) tu trouveras quelques albums de Street Art et beaucoup de bouquins de sociologie (mais les deux se rejoignent).

 

ELDIABLO : Et Starouars à la base ça te parle ou pas ?

 

FOUAD : Et bien figure-toi que ma culture Starouarz frise le Néant. Je ne connais Starouars que par le cultissime morceau de IAM. Mes frères non plus ne sont pas fans, et pourtant lorsqu’ils ont eu le bouquin entre les mains les références fonctionnaient… c’est assez étrange, c’est comme si le phénomène Starouars était inscrit quelque part dans l’inconscient collectif.

 

ELDIABLO : Des regrets, frustrations ou envie, après la sortie du bouquin ?

 

FOUAD : Aucune frustration vu que l’objet existe ! Aujourd’hui je rêve d’une soirée Radical Wars avec l’ensemble des histoires adaptées sous forme de films d’animations courts et entrecoupés de débats avec des personnes intéressées par le sujet, des représentants associatifs, des politiques (avec interdiction de venir en chemise), des artistes… bref une soirée qui permette d’apaiser pour mieux penser.

EL DIABLO par FOUAD

 

FOUAD : Alors ça vient d’où ce délire Starouars ? (Les origines)

 

ELDIABLO : Bon, déjà j’ai 47 piges, alors j’ai un peu baigné dans cette culture-là étant petit. Ce qui est étonnant, c’est que ça ait traversé les époques depuis les 70’s, au point que ça soit devenu un classique de l’Epopée romanesque, au même titre que l’Illiade, le comte de Montecristo…  ça parle à tout le monde, même à ceux qui ne connaissent pas bien. Tout le monde connait la réplique «Je suis ton père», à même titre que «Un pour tous, tous pour un». C’est dans la culture populaire.

Par rapport à la parallèle avec le Jedisme, c’était tellement évident sur le papier que ça s’est vite imposé à moi. Au départ, je comptais raconter les histoires en mode “brut”, sans distanciation avec le sujet, mais il y’avait quelque chose qui me gênait… une fois de plus faire le rapprochement radicalisation/religion, stigmatiser une population qui l’a beaucoup été ces dernières années… Les fous qui s’embarquent dans la radicalisation armée se définissent avant tout par leurs actes, plus que par la “couleur” de leur engagement; J’aurais pu faire un album assez équivalent sur l’extrême droite, d’ailleurs j’en ai fait un ici au Québec.

La parabole du Jédisme donne le parfait recul entre fiction et réalité, et permet de faire passer des témoignages réels plus facilement, tout en étant comprise par tous.

 

FOUAD : De quoi on peut flipper quand on s’embarque dans un projet comme ça ?

 

ELDIABLO :  En tant qu’auteur “reporter” Il est fondamental de ne pas dire de conneries. Se référer strictement aux faits rapportés sans essayer de donner une analyse sociologique qui serait au mieux peu pertinente, au pire totalement biaisée. Ma plus grande peur était de ne pas sonner juste, de taper à côté.

Je n’avais pas envie de donner l’impression d’un parti pris trop évident. Il m’importait de relater des récits, et de laisser le lecteur se faire son idée sur la morale de ces derniers.

C’est sûr qu’un projet comme celui là ne s’écrit pas comme un album de mickey. Ca s’appuie sur des témoignages réels et ça a une résonance directe sur ‘”la vraie vie”. J’espère n’avoir pas trop trahi mon idée de départ.

 

FOUAD : Pourquoi les Jedistes et pas les fans de Star Strek ?

 

ELDIABLO : Il y’avait tout dans la mythologie Starouarz: La rébellion, la lutte contre “l’Empire”, le côté mystique… Et puis j’ai pas vraiment la culture Star Trek. Quand j’étais jeune, le captain Kirk avec ses sous pull Damart marron, c’était pas le top de la classe. Alors que bon, Han Solo, ça c’est du bonhomme à qui tu peux t’identifier !

FOUAD : Ce grand bouquin implique-t-il une grande responsabilité ?

 

ELDIABLO : Oui! La responsabilité de tenter d’être juste et factuel dans l’élaboration de ces récits. Peut être aussi la responsabilité de transmettre une part de vérité. Je dis souvent: Si ce bouquin permet de sauver une vie, une seule, alors il sera utile.

 

FOUAD : Le cliché de l’artiste qui dessine tous les jours : mythe ou Réalité ? (En gros tu aimes faire quoi quand tu ne dessines pas…)

 

ELDIABLO : Mon cerveau fonctionne en mode “création H24”, j’y peux rien. Quand je téléphone, je dessine des petits bonshommes sur un coin de nappe, quand je dors je me réveille parfois avec l’idée de mon prochain projet. J’élabore, je construis, j’imagine. En fait je travaille tout le temps; Mais la création artistique est un mode de vie plutôt qu’une profession, c’est pas comme si je me sentais au boulot. C’est même plutôt le contraire! Depuis une vingtaine d’années que je vis vraiment de ce qui sort de mon cerveau malade, ça m’a toujours épaté et émerveillé.

Sinon je suis pas mal en mode père de famille, ce qui occupe en parallèle les rares moments ou je ne suis pas en train de turbiner.

FOUAD : Avant ce projet, tu connaissais quoi du Jedisme ? Tu as appris des choses sur la cause ? l’Empire ?

 

ELDIABLO : J’étais un peu comme tout le monde: Je voyais ça d’un œil assez extérieur, et je considérais qu’il fallait être un peu maboul pour tomber là-dedans. Mes différentes rencontres avec des ex-jedistes “repentis” m’ont appris à quel point le processus d’embrigadement était proche de tous les autres phénomènes de sectes. ça part souvent d’une frustration, un décalage, l’impression qu’on n’appartient pas au monde dans lequel on vit. Et puis une fois exploité par les “recruteurs”, on bascule assez rapidement dans un autre univers mental, qui devient la “réalité unique”. C’est là que le piège se referme.

Je veux dire par là que tous les Jédistes ne sont pas à la base des fous furieux, et que souvent ils commencent par être victimes eux mêmes. C’est un processus réversible, même si c’st pas évident. Et c’est un peu la note positive.

 

FOUAD : J’aime bien ta question des regrets, frustrations ou envie, après la sortie du bouquin ? (Donc je te la repose J)

ELDIABLO : J’ai des regrets, mais ils sont plus de l’ordre esthétique et graphique, ou d mise en scène. Généralement je suis plus scénariste que dessinateur, donc j’estime que d’innombrables dessinateurs BD sont meilleurs que moi à l’exercice de la réalisation graphique. Quand je termine un album (du moins quand il sort de chez l’imprimeur) j’ai toujours l’impression après coup, d’avoir laissé passer plein de choses que j’aurais pu améliorer ou optimiser. Je suis un perfectionniste de l’après-coup. Je ferai mieux la fois d’après. Et celle d’après…

 

Radical Wars, Edition Jungle, 13,95 euros. 

akim